| Écrit par Cheik Chowkat Ali Limbada |
Seul le message qui vient du coeur peut toucher les coeurs.
Cheikh Abul Hassan Alî an-Nadwî fut un jour invité en Angleterre par une fondation islamique. Lui qui pensait n'être qu'un invité, voilà qu'on lui demande de dire quelques mots.
Il va alors expliquer, s'appuyant sur un passage du Coran récité par un jeune homme juste avant son intervention, la force d'une parole de vérité dite avec sincérité. En venant à la fondation, mon but était d’observer la da’wah qui y est développée, d’étudier les recherches qui y sont effectuées. Je n’avais pas l’intention de parler. J’étais seulement un invité désireux de profiter des activités déjà en place. Mais on m’a demandé de dire quelques paroles.
En me mettant debout devant vous, je vous avoue que je n’avais aucune idée de ce que j’allais dire. Mais pour avoir plusieurs fois expérimenté ce genre de situations, je sais que l’aide de Dieu arrive quand on se sent ainsi dépourvu. Je m’en suis remis à Lui.
Pour tout vous dire, le choix du sujet s’est opéré par la lecture du Coran. C’est le Coran qui m’a montré la voie. Le Coran est une guidance éternelle. Sans jamais faillir, il nous décrit la réalité de chaque époque avec un réalisme saisissant, mettant en avant des aspects insoupçonnés et prouvant par là même son caractère miraculeux.
Nous avons donc entendu à l'instant la Parole de Dieu nous dire : « N'as-tu pas vu comment Dieu propose la parabole d'une bonne parole : un bon arbre dont les racines sont fermement implantées et dont la ramure s'élance dans le ciel. Il donne à tout instant ses fruits par la Volonté de Son Seigneur. Dieu propose les paraboles à l'intention des gens afin qu'ils se rappellent. » Versets 24 et 25 de la sourate 14.
Les deux versets cités plus hauts ne sont pas longs. Mais en deux phrases courtes, le Coran va nous exposer très concrètement la clé du salut pour l’humanité. Ce Coran dans son ensemble est un miracle. Mais chacun de ses versets est encore un miracle à lui tout seul. Et en tant qu’étudiant en langue arabe, je puis vous l’affirmer sans aucune exagération : chaque mot de ce Coran est un miracle.
Un simple exemple pour de grandes question
Comment faire la da’wah en tout lieu et à toute époque ? Comment présenter l’islam ? Comment faire ressortir les caractéristiques principales de cette religion ? Comment œuvrer pour que l’être humain soit guidé dans ce monde et dans l’autre? A toutes ces grandes questions qui, s’il nous fallait y répondre, un très long exposé ne suffirait pas, le Coran va répondre par…une parabole ! Ce sont des versets qui transcendent le temps et l’espace et qui nous dévoilent le fondement et la clé de la da’wah. Un bon arbre La première condition – et c’est peut-être la plus essentielle – est que ce soit un bon arbre. Autrement dit, un préalable pour que le message soit accepté par Dieu est que ce soit un message de bien. L’intelligence, les moyens abondants, une organisation complexe, des compétences exceptionnelles… tout cela est vain si ce n’est pas utilisé au service du bien. Il est crucial que le but visé soit un bien.
Le Coran utilise cette image du bon arbre pour illustrer une bonne parole (kaliman tayyibatan). Il faut donc que la parole vise un bien à atteindre. Il n’est pas rare aujourd’hui que la littérature, la poésie, les compétences linguistiques, l’éloquence et tout ce qui va avec soient utilisés pour promouvoir l’orgueil ou l’amour de soi. On croit à tort qu’il suffit de soigner la présentation, d’embellir pompeusement, d’étaler une grande science, pour que le contenu du message soit bon. C’est la promotion de la forme. C’est la promotion de l’apparence. C’est la promotion de la superficialité. Peu importe le contenu, pourvu que l’on donne une belle forme au contenant. Voilà quelque chose à laquelle l’islam ne peut adhérer. La finesse du langage ne suffit pas, même si effectivement, beaucoup de gens ne s’attachent qu’à l’aspect extérieur du message.
En étudiant l’histoire des religions, en observant les religions d’un œil de psychologue, en s’intéressant à l’évolution des mouvements religieux, on ne peut qu’être frappé de constater combien on finit par insister plus sur les aspects visibles du message.
Si au début, la priorité est bien celle du contenu du message, il y a ensuite un décalage qui s’opère et qui pousse à se focaliser sur l’impression que l’on va susciter auprès des gens, sur l’aura qu’il faudra soigner auprès du « public ». Peu d’attention est donnée aux objectifs véritables du message, au lien avec le Créateur, au caractère indubitable de La Révélation, aux sources sacrées et aux enseignements des Messagers (paix sur eux).
Un choix approprié
Pour illustrer une bonne parole, le Coran nous parle d’un bon arbre. Pourtant, une multitude d’objets étaient susceptibles de convenir : les perles, les bijoux, l’or, l’argent, les fruits, les fleurs. Mais rien d’autre que le bon arbre ne rend mieux le profit d’une bonne parole et sa valeur éternelle.
Nous avons dit qu’il fallait que l’arbre soit un bon arbre parce que la parole est une bonne parole. Voyons comment continue la description de cette image dans le Coran.
L’expression qui vient juste après est « … dont les racines sont solides. » On ne peut s’empêcher, en lisant cette formule, de penser à la longue histoire des Prophètes (paix sur eux) : les racines, pour être solides doivent être profondes, et donc longues. Ces Prophètes (paix sur eux) eurent des difficultés terribles à endurer, mais ils devinrent plus forts et se nourrirent de ces épreuves pour avancer encore plus vers Dieu : les racines trouvent une terre qui leur fait barrage, mais elles vont se nourrir de cette terre pour aller encore plus profondément. Les efforts des Prophètes (paix sur eux) sont en général déconsidérés des gens. C’est pourtant par les sacrifices de ces quelques hommes disparus, que la vie de chaque être humain peut devenir belle : de même les gens ne voient de l’arbre que ce qui sort de terre, et oublient ces racines cachées sous la terre.
Ainsi, le Glorieux Coran en évoquant « des racines fermes » et « des branches qui atteignent le ciel » fait référence à l’extraordinaire pouvoir du message porté par les Prophètes (paix sur eux) : le pouvoir de changer des nations entières, de changer le cours de l’histoire, de changer des conceptions ancrées depuis des siècles, et de permettre à chacun de s’illuminer et de s’élever.
Une histoire
J’aimerais ici illustrer mon propos en montrant comment une parole simple mais dite avec un cœur rempli de sincérité peut faire basculer le destin de tout un peuple. J’espère, par cela, vous persuader que l’intelligence, l’art de bien présenter, la rhétorique et que sais-je encore qui soit lié aux apparences ne suffisent pas si le message ne prend pas naissance au plus profond du cœur. Une des raisons principales expliquant comment l’islam s’est propagé si rapidement est que ceux qui portaient le message de l’islam le portaient avec sincérité. Seul le message qui vient du cœur peut toucher les cœurs.
L’histoire qui suit se trouve dans les livres d’histoire turques et persanes. Il existe des variantes, mais je vais vous la raconter selon ce que T.W. Arnold a écrit dans The Preaching of islam.
Au 7ème siècle de l’islam (13ème siècle grégorien), les Mongols ou Tartares envahirent avec une rare sauvagerie le monde de l’islam. Ils s’emparèrent du Turkestan et de l’Iran avant de faire route vers Bagdad. En 1258, ils dévastèrent cette cité florissante et portèrent ainsi un coup fatal au califat musulman. A partir de ce moment, on ne donnait plus cher de l’islam.
Tuqluq Timurkhan était de la dynastie des Mongols. C’était un prince qui gouvernait à Kashgar, mais il n’était pas n’importe quel prince puisqu’il était le prince héritier. Un jour qu’il était sorti chasser, il demanda qu’on ne le dérangeât pas, en isolant le grand terrain de chasse pour éviter qu’un intrus y pénètre. Un saint persan, Cheikh Jamâl-ud-Dîn (que Dieu lui fasse miséricorde) qui était dans la réserve se retrouva prisonnier. Quand on le trouva, la partie de chasse cessa et le prince ordonna qu’on le ramène à lui les pieds et les poings liés. Très en colère que cet homme vienne perturber sa partie de chasse, le prince l’apostropha « Les chiens sont meilleurs que les Perses. » Le Cheikh lui répondit alors « Oui, si nous n’avons pas la vraie foi, nul doute que nous sommes pires que les chiens. » Très étonné par cette réponse, le prince questionna à propos de ce que le Cheikh qualifiait de vraie foi. Cheikh Jamâl-ud-Dîn (que Dieu lui fasse miséricorde) expliqua alors avec zèle et ferveur la foi de l’islam. Le cœur du prince qui était dur comme pierre venait d’être fendu et ébranlé. Le prince lui dit « Quand j’accèderai au trône, reviens-me voir ! »
Ce que le Cheikh avait dit au prince venait du plus profond de son cœur. Sans même le savoir, le Cheikh, par cette parole simple mais emplie de sincérité venait de mettre en branle un processus qui allait changer le cours de l’histoire pour toute cette région du monde. Tant que la da’wah n’est pas portée par des hommes dont les cœurs sont illuminés et remplis de convictions, elle ne touche par les cœurs et n’interpelle par les esprits. Voilà pour la version d’Arnold.
Nous revenons maintenant aux versions turques et persanes qui sont plus sûres. Selon ces dernières, le prince demanda au Cheikh « Qui a le plus de valeur ? Un chien ou un perse comme toi ? » Et le Cheikh de répondre « Ce n’est pas ici et maintenant que l’on peut connaître la réponse à cette question. » Le prince, encore plus énervé par cette réponse, dit « Tu vas répondre à ma question : est-ce un chien ou un perse comme toi qui a plus de valeur ? » Le Cheikh dit alors « Si je meurs avec la vraie foi, je suis meilleur que le chien. Autrement, le chien est meilleur que moi. » Le prince questionna à propos de la vraie foi, et la suite est la même.
Cheikh Jamâl-ud-Dîn (que Dieu lui fasse miséricorde) attendit que Tuqluq accède au trône pour lui rappeler sa promesse. Quand le Cheikh était sur son lit de mort, il dit à son fils, Cheikh Rashîd-ud-dîn (que Dieu lui fasse miséricorde) « Fils ! Ce n’est pas à moi que reviendra le privilège de faire embrasser l’islam à ce prince. Il se peut que tu sois celui qui est destiné pour le faire. Quand tu entendras qu’il aura accédé au trône, arrange-toi pour le rencontrer et rappelle-lui l’incident. »
Cheikh Rashîd-ud-dîn était effectivement celui qui était destiné pour cette tâche. Quand il entendit que Tuqluq était arrivé au pouvoir, il voyagea vers lui pour l’appeler à l’islam. Mais parce qu’il ne put accéder au palais royal, il stationna dans un jardin près du palais et commença à adorer Dieu. Quand venait l’heure de la prière, il faisait l’Adhân et priait. Un matin, alors qu’il faisait l’Adhân pour la prière du matin, le roi entendit sa voix. Il questionna les gardes qui lui répondirent qu’il s’agissait d’un jeune homme qui faisait des prières. Le roi vint en personne le voir et lui demanda ce qu’il faisait. Cheikh Rashîd-ud-dîn dit « Te souviens-tu de ce jour où tu fus interrompu dans ta partie de chasse par un savant perse à qui tu avais posé une question ? Cet homme était mon père, et je suis venu t’apporter la réponse à ta question : mon père était meilleur car il est mort avec la vraie foi. » Spontanément, le roi prononça l’attestation de foi. Cette partie du récit est mentionnée tant par Arnold que par les sources turques et persanes.
Après avoir embrassé l’islam, le roi demanda à un de ses conseillers « J’ai embrassé l’islam. Qu’en penses-tu ? » Le conseiller lui dit « Je suis moi-même musulman depuis longtemps, mais je cachais ma foi. » Et de cette façon, c’est ensuite toute la famille royale qui embrassa l’islam, ce qui changea complètement le rapport entre les peuples.
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