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Écrit par Cheik Chawkat Ali Limbada   

Etudier, oui mais pourquoi?

Apprendre, oui mais pourquoi ? Quels sont les objectifs réels de celui qui acquiert une science, qui poursuit des études dans un domaine quelconque? Quelle est la lumière qui doit guider toute quête ? Telles sont les questions auxquelles nous répond Cheikh Sayed Abul Hassan ‘Ali An Nadwî (rahimahoullâh) dans ce remarquable discours délivré le 29 Octobre 1981à l’Université du Cachemire.


« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,
Mr le Chancelier, Mr le vice-Chancelier,

Respectables enseignants et élèves de cette Université,

Chers invités,

Je suis de ceux qui croient que la Science est une et indivisible. Il n'est pas correct de la fragmenter. Il n'y a pas de science « ancienne » et « moderne ». Il n'y a pas de science « orientale » et « occidentale », « pratique » et « théorique ». Comme l'a dit Iqbâl , le poète :

Parler d'ancien et de moderne,
C'est là une déficience dans la vision des choses.

Je considère la science comme une vérité, un don venant de Dieu. Ce n'est pas la propriété d'une ethnie ou d'une communauté particulière.

La science revêt divers apparats, mais je vois l'unité dans cette diversité.

Je suis reconnaissant au chancelier et autres officiels de cette université pour avoir permis à quelqu'un qui s'attache au système traditionnel d'éducation de parler de ce sujet.


Quel que soit le domaine d'études, littérature, philosophie ou sciences, je ne crois pas que le seul savant de ce domaine soit celui qui porte l'uniforme adéquat pour étudier cette science, et que celui qui n'a pas sur lui cet uniforme ignore forcément cette science, et par conséquent, qu'il ne mérite notre attention. C'est la même chose pour la poésie. Il est dommage qu'aujourd'hui, seul est considéré véritablement poète celui qui se borne à respecter les normes « fixées » par certains.


Je crois en l'universalité, la vigueur et la fraîcheur de la Science. Car je crois que la Science est un don de Dieu et elle bénéficie de la guidée divine. Celui qui se voue avec sérieux à une Science authentique, Dieu lui accordera la profondeur dans cette Science, car Ses grâces sont illimitées.


Dans cette université du Cachemire, située dans cette vallée magnifique aux pieds des chaînes de l'Himalaya, je me remémore un évènement qui se déroula il y a quatorze siècles de cela, en terre aride d'Arabie, sur une montagne qui n'était ni très haute ni verdoyante. C'était dans la grotte de Hîra, proche de Makkah. Mais même si le sol était aride et les montagnes nues, comme le dit Hafiz Julunduri, « les cieux se sont penchés très bas pour venir à sa rencontre ». Ce jour- là, un message fut révélé aux hommes. Et l'impact énorme que cela devait laisser par la suite, et son caractère infini, devaient rester absolument uniques dans l’histoire de l’humanité !

Ce jour-là, il fut dit aux hommes :

« Lis au nom de ton Seigneur qui a créé,
Il a créé l'homme d'un caillot de sang.
Lis, et ton Seigneur est le Plus Généreux,
Il a enseigné à l'homme au moyen de la plume,
Il a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas ». (S.95 / V.1-5)

La révélation venait de commencer ! Les premières gouttes de la pluie de la Miséricorde venaient de faire leur apparition. Le Seigneur des Mondes annonçait que la destinée de l'homme était d'apprendre au moyen de la plume. C'est là, au fond de cette grotte de Hîra, qu'un homme qui ne savait pas lire reçut ce premier message dans lequel la lecture était honorée. Peut-on trouver pareil miracle dans l'histoire de l'humanité ?
Une révélation qui descend sur un Prophète (‘alayhissalâm) illettré, appartenant à une communauté dont les hommes sont pour la plupart illettrés, et qui, pour premier message donné à ces hommes, honore l'écriture et la lecture. Il est demandé à celui qui ne savait pas lire de lire. A des gens qui ne savent pas lire, il est dit que le contact avec le ciel, ce contact qui avait disparu depuis des siècles, se fera désormais par cet ordre : « Lis ! »

Le lien avait été rompu avec le Créateur. Dès lors, la Science avait perdu sa direction. Pour recoudre ce lien, il fallait commencer par honorer la Science, c'est l'ordre « Lis ! ». Mais il fallait également orienter cette Science et c'est la suite « au nom de ton Seigneur… »

Ce message signifiait quelque chose de profond : ceux qui ne savent pas lire aujourd'hui doivent se mettre au travail pour promouvoir le savoir dans toute l'humanité. Car l'heure n'est plus à l'ignorance. L'heure de la Science a sonné !

« …au nom de ton Seigneur… » est ce qui doit guider la Science, car la Science sans « …au nom de ton Seigneur » est une Science qui est dangereuse. Cet appel fut le plus révolutionnaire jamais descendu dans toute l'histoire de l'humanité. Et personne n'aurait pu deviner qu'un tel message allait descendre. D'ailleurs, si on demandait aux penseurs d'aujourd'hui de choisir le message qu'il fallait envoyer à ces arabes pour révolutionner le monde, nul ne pourrait répondre que ce message doive commencer par « Lis, au nom de ton Seigneur… »
Cette annonce signifiait que le voyage de la Science devait se faire sous la guidance de Celui dont la Science est infinie, qui connaît le visible, l'invisible, l'apparent, le caché, le début, la fin de toute chose. Le voyage serait long et périlleux, rempli d'embûches. Pour un tel voyage, un guide Parfait était nécessaire.


Cette proclamation a élevé d'une manière extraordinaire la Science, et nul autre message n'aurait pu mieux l'élever. Rappelez vous que ce message qui honore la plume -Il a enseigné à l'homme au moyen de la plume- arriva dans la grotte de Hîra, près d'une ville où il n'y avait peut être pas une seule plume dans toutes les maisons, sauf peut être chez Waraqa Ibnou Nawfal (érudit arabe qui maîtrisait l’hébreu et avait la Science de la Torah et de la Bible) ou bien chez quelqu'un qui aurait reçu une éducation en Perse.

Ce message venait également d'affirmer une réalité : la Science n'a pas de fin. Et ce message se terminait par une annonce : « Il a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas ». Cette annonce était que l'homme allait bientôt découvrir des choses qu'il n'aurait jamais pu soupçonner, comme le monde de la technologie, celui de la conquête de l'espace, de la découverte de sa propre planète Terre etc.

Ces versets ne sont-ils pas miraculeux ?


Messieurs,

Je vous demanderai maintenant votre indulgence, car je vais formuler quelques suggestions en tant que moi-même voyageur sur cette route de la Science :

La tâche principale des universités est la construction de la personne humaine. Le but est de produire, selon les mots de Iqbâl, « des hommes qui ne vendent pas leur conscience pour une bouchée de pain ». L'influence des idéologies modernes nous amène parfois à croire que toute chose à un prix, qu'il n'y aurait rien qu'on ne puisse acheter, pourvu qu'on en mette le prix.

Le vrai succès d'une université réside dans sa faculté à façonner la personnalité de ses diplômés pour qu'ils ne soient pas leurrés par une idéologie qui serait destructive pour l'espèce humaine.

Le vrai drame de notre époque dite moderne est que d’un côté, un progrès extraordinaire a été réalisé sur la matière. Ce progrès a permis à ce petit homme de marcher sur la lune et de scruter l’espace. Mais de l’autre côté, pour reprendre l’expression de Iqbâl, « celui qui avait réussi à capturer les rayons du soleil n’a pas été capable d’illuminer sa vie ». Malgré les progrès et les réussites technologiques, l’homme a sombré dans un désespoir. Il s’est entouré d’un matériel qui brille. Mais il n’a pas su comment chasser les ténèbres qui le hantent de l’intérieur. Je ne m’oppose pas au progrès technologique. Mais je souhaiterais qu’il aide l’être humain à réaliser le but de son existence. Je crains que ce progrès serve plutôt aujourd’hui un matérialisme vulgaire et une course effrénée vers l’argent. Et je crains que cela n’ait d’autre effet que de voler à l’homme son humanité, le transformant en une machine parmi les autres machines, ne pensant qu’à elle-même, active quand il s’agit de se servir, paresseuse quand il s’agit de servir les autres. Je crains que l’homme ne devienne plus qu’une bête avide de puissance.
Que constate-t-on ? Ces institutions qui devaient servir à édifier l’homme, ne produisent plus que des êtres fiers de leur science et souvent lettrés mais pas éduqués. Ils ne sont plus avides de savoir, mais utilisent le savoir pour obtenir la célébrité, le nom, les titres. Tout le monde parle des droits. Mais qui parle des devoirs ? Tout le monde parle de comment gagner sa vie ? Mais qui nous explique ce qu’est le but de la vie ? Tout le monde parle de ce qui embellit l’extérieur de l’homme. Mais qui nous explique ce qui l’apaisera de l’intérieur ?


Deuxième objectif de nos universités : former des hommes qui soient prêts à se sacrifier pour la vérité, pour la connaissance, pour la réforme et l'amélioration. Des gens qui éprouvent la même satisfaction quand ils restent affamés et nourrissent les autres que quand ils mangent eux-mêmes.

C'est à l'aune de ces deux priorités que les universités doivent mesurer leur vraie productivité. La grandeur d'une nation n'est pas dans le nombre de ses universités mais dans la volonté de ses hommes à remplir leurs responsabilités, à promouvoir la Science, le développement économique et social, à faire cesser la corruption, la cruauté, le vice, l'amour de l'honneur, l'injustice. La question est combien sont capables de passer sur des considérations d'ordre personnel pour élever bien haut spirituellement et culturellement la nation.


Le but principal de la Science est de faciliter la vie des hommes. Je vais vous lire quelques vers de Iqbâl :

Méritant est le goût pour l'art, quand tu aimes observer,

Mais futile est l'observation qui ne voit pas la réalité.

Jolie est la voix du poète ou l'avancée de la technologie,

Mais futile est le saphir que porte un homme tourmenté.

Le but de l'art est d'alimenter la flamme immortelle de la vie,

Non pas de provoquer des étincelles qui disparaissent aussitôt après être apparues.


Avant de conclure, j'aimerais vous proposer une parabole :
Quelques étudiants étaient partis se promener sur un petit bateau. Le temps était plaisant, l'air agréable. Les étudiants étaient éduqués et raffinés. Comment pouvaient-ils s'empêcher, eux étudiants de haut niveau, de prendre pour objet de plaisanterie et de distraction le marin du bateau, petit homme à l'allure très modeste ? L'un d'entre eux posa à ce dernier une question : « Monsieur, quelles études avez-vous fait ? » « Je n'ai fait aucune étude », répondit le marin. Le jeune homme soupira et dit : « Vous n'avez donc pas étudié les sciences ? » « Je n'en ai même pas entendu le nom ! », répondit encore le marin. « Mais vous devez certainement connaître la géométrie et l'algèbre ? », reprit un autre étudiant. « Ces mots sont également nouveaux pour moi ! », fit le marin. Un troisième demanda encore : « Mais vous avez sûrement étudié l'Histoire et la géographie ? » « Est-ce des noms de villes ou de personnes ? » demanda le marin en réponse. A cela, tous les étudiants poussèrent un éclat de rire et demandèrent au marin quel âge il avait. Sur quoi, il répondit : « Environ quarante ans… »

« Vous avez alors perdu la moitié de votre vie ! » s'exclamèrent les étudiants. Le marin baissa la tête et garda le silence.

Un peu plus tard, le ciel s'obscurcit, le vent se leva et une tempête se déchaîna. Le bateau commença à tanguer, à osciller d'avant en arrière. Les étudiants occupés jusque là à s'amuser, parurent alors très nerveux devant ce désastre imminent. Le marin, d'un air très malicieux, sourit et leur demanda : « Je suppose que vous savez nager aussi ! S'il arrive au bateau de chavirer, il va falloir nager pour rejoindre le rivage !» Très embarrassés, ils répondirent alors : « Nous ne savons pas nager ! » A son tour, le marin poussa alors un grand éclat de rire et dit : « J'ai peut-être perdu la moitié de ma vie, mais je crois que vous allez perdre toute la votre ! »

Les prétendus pays développés d'aujourd'hui sont confrontés à une condition identique. Le bateau de l'humanité est en grave péril. Ses précieux passagers maîtrisent toutes les sciences du monde, mais sont parfaitement ignorants de l'art de naviguer. En d'autres mots, tous les sommets intellectuels et scientifiques ont été atteints, mais l'homme moderne ne sait toujours pas se comporter comme un être civilisé et un être craignant Dieu.


L'art de mener une bonne vie, utile et digne, consiste fondamentalement à craindre Dieu, du fait d'être solidaire, de se maîtriser, de donner priorité à l'intérêt général sur son propre intérêt, de servir les autres de manière désintéressée, de respecter l'humanité, de protéger vie, biens et honneur d'autrui, de se dresser contre les tyrans dans la défense des humiliés, de défendre les faibles et les opprimés en se levant contre les oppresseurs, de s'opposer à ceux qui n'ont pour objet de fierté que leur pouvoir ou leur argent, du courage de dire la vérité en toutes circonstances et dans le respect du pays dans lequel nous vivons, de croire en Un Être sachant et voyant tout, d'être conscient qu'un jour viendra où nous serons ramenés à la vie et appelés devant Dieu pour répondre de notre existence terrestre. Voilà ce qui fera de notre vie une vie noble et agréable ! Voilà ce qui fera que notre société et notre nation seront fortes et porteuses de valeurs !
Organiser l'éducation pour atteindre ces objectifs et créer un environnement permettant sa réalisation sont les responsabilités premières des institutions éducatives.

Le rassemblement tel que celui d'aujourd'hui est une opportunité excellente pour nous remettre en cause et voir à quel degré nos institutions ont-elles réussi dans la réalisation de ces objectifs, en quoi nos lauréats ont-ils intégré ces attentes, et quels sont les perspectives et les projets pour demain…

De nouveau, j'aimerais vous remercier de l'honneur que vous m'avez conféré, et de l'affection et la confiance que vous m'avez exprimées. »

Que le Très -Haut nous permette de saisir la portée de ce discours et d’en appliquer les enseignements. Âmîne
(traduit de l’Anglais)
 

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